ALLEMAGNE - La Petite-Fille - Bernhard Schlink
- Frederique Josse
- 21 févr.
- 3 min de lecture

La baignoire. Kaspar, libraire, y découvre le corps de Birgit, son épouse. Ce n'est pas une scène de mélodrame intime, mais le point de départ d'une plongée brutale dans les entrailles de l'Allemagne post-réunification. Le roman "La Petite-Fille" de Bernhard Schlink n'est pas une évasion romanesque; c'est un diagnostic sans concession des fissures sociétales et des rémanences historiques qui déchirent encore le tissu d'une nation en quête de son identité.
Le véritable choc ne réside pas dans le deuil de Kaspar, mais dans ce que la mort de Birgit révèle : un manuscrit. Ce texte met en lumière un secret indicible, un abandon forcé en RDA. Birgit avait fui, laissant derrière elle une fille. Cette séparation n'est pas une simple péripétie ; elle est emblématique des millions de vies broyées par la Guerre froide.
Entre 1949 et la chute du Mur en 1989, on estime à 3,8 millions le nombre d'Allemands de l'Est ayant fui vers l'Ouest. Chacun de ces départs est un drame personnel, mais aussi un acte politique puissant, témoignant des aspirations à la liberté face à un régime autoritaire. La RDA que Schlink dépeint n'est pas un cliché : c'est un contexte où les choix individuels, même les plus déchirants, étaient tributaires de la ligne de démarcation idéologique, façonnant des destins marqués par l'absence et le renoncement.
Mais c'est dans l'actuelle Allemagne réunifiée que le roman assène son coup le plus cinglant. En quête de cette fille abandonnée, Kaspar est confronté à une réalité glaçante : elle est immergée, avec sa propre fille, Sigrun, dans un mouvement d'extrême droite. Le "Völkisch", terme lourd de résonances historiques, y prospère. Il ne s'agit pas d'un phénomène marginal mais d'une résurgence documentée. Dès les années 1990, un sentiment de "colonialisme interne" et des taux de chômage élevés ont favorisé le terreau fertile pour des idéologies nationalistes dans les Länder de l'Est. Le roman met en lumière la persistance de cette xénophobie, souvent exploitée par des partis comme le NPD (Parti national-démocrate d'Allemagne) ou plus récemment l'AfD (Alternative pour l'Allemagne) dans certaines régions.
Les symboles trouvés dans la chambre de Sigrun (les portraits de Rudolf Hess, n°2 du IIIe Reich, et d'Irma Grese, la "hyène d'Auschwitz") ne sont pas de pures provocations. Ils sont le reflet d'une lignée idéologique qui n'a jamais totalement disparu. Le "Völkisch" n'est pas un simple avatar, mais un concept ancré dans le XIXᵉ siècle allemand, prônant une identité nationale fondée sur la pureté ethnique et le sang, ce qui a été un pilier idéologique du nazisme. Le roman de Schlink ne fait pas que raconter ; il dénonce l'échec d'une dénazification profonde et complète dans certains pans de la société, soulignant comment des récits alternatifs, révisionnistes, peuvent s'enraciner et séduire la jeunesse, notamment dans des zones économiquement fragilisées ou où l'histoire officielle laisse un vide.
La lutte de Kaspar, par la littérature et l'éducation, pour arracher Sigrun à cette emprise n'est pas une solution facile. C'est une tentative désespérée de réinjecter la nuance et la pensée critique face à la certitude dogmatique. "La Petite-Fille" est un puissant avertissement. Il met en lumière que l'histoire allemande, loin d'être un chapitre clos par la chute du Mur ou la réunification, demeure un champ de bataille idéologique où les fantômes d'anciens régimes continuent de se manifester. Le roman n'offre pas de réponses aisées, mais force la confrontation avec les réalités crues : les cicatrices de la division persistent, et la vigilance face aux résurgences extrémistes est plus que jamais de mise en Allemagne.
FOCUS Le roman "La Petite-Fille" de Bernhard Schlink n'est pas une fiction si lointaine. Si la RDA y révèle ses déchirures, c'est la persistance des idéologies "Völkisch" dans l'Allemagne réunifiée qui frappe aujourd'hui. Entre 1949 et 1990, 3,8 millions d'Allemands de l'Est ont fui, laissant des fractures profondes. Aujourd'hui, la montée de l'AfD et les actions de mouvements comme les "Reichsbürger", confirment ce que Schlink pressentait : les fantômes de Rudolf Hess et d'Irma Grese hantent encore un pays confronté à une résurgence inquiétante des extrêmes. Le roman est un avertissement brutal : l'histoire n'est jamais vraiment finie.




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