MAROC, La vallée des Lazhars
- Frederique Josse
- 23 févr.
- 3 min de lecture

Au cœur du Haut Atlas marocain, Soufiane Khaloua plante le décor de son roman dans une vallée isolée où le temps semble suspendu. Cette géographie n'est pas anodine : elle révèle un Maroc à deux vitesses, celui des grandes métropoles tournées vers la modernité et celui des zones rurales reculées, où persistent des structures sociales ancestrales. La Vallée des Lazhars devient ainsi le laboratoire d'observation d'une société marocaine en pleine mutation, tiraillée entre tradition et modernité.
Patriarcat et résistances
À travers les personnages qui peuplent cette vallée, l'auteur dévoile les rouages d'un système patriarcal encore solidement ancré dans les communautés rurales du royaume. Les femmes, reléguées aux tâches domestiques et privées de voix au chapitre, incarnent les contradictions d'un pays qui prône officiellement l'égalité des sexes tout en perpétuant dans ses territoires les plus reculés des pratiques discriminatoires séculaires.
Le roman met en lumière les mécanismes de domination masculine qui régissent encore une partie significative du territoire marocain, là où les réformes du Code de la famille peinent à s'imposer face aux traditions berbères millénaires.
L'exode rurale comme symptôme
L'hémorragie démographique que connaît la vallée reflète l'un des défis majeurs du Maroc contemporain : l'exode rural massif vers les centres urbains. Khaloua décortique les causes de cette migration : pauvreté endémique, manque d'infrastructures, absence de perspectives économiques. Ce dépeuplement progressif des zones montagneuses questionne l'équilibre territorial du royaume et la capacité de l'État à irriguer uniformément son développement.
Berbérité et question identitaire
Sans jamais tomber dans le folklorisme, l'auteur explore la question sensible de l'identité amazighe au Maroc. La vallée, avec ses langues, ses coutumes et ses codes sociaux spécifiques, incarne cette diversité culturelle que le royaume a longtemps occultée au profit d'une identité arabo-musulmane homogène. Le roman arrive à un moment charnière où le Maroc officiel reconnaît enfin le tamazight comme langue officielle, tout en questionnant la sincérité de cette reconnaissance.
Économie de subsistance et marginalisation
L'économie précaire de la vallée, oscillant entre agriculture vivrière et petit élevage, illustre la marginalisation économique des zones rurales marocaines. Khaloua dépeint une communauté contrainte à l'autarcie, coupée des circuits commerciaux nationaux, révélant ainsi les inégalités territoriales criantes d'un pays où coexistent des zones d'hyper-modernité et des poches de sous-développement chronique.
FOCUS : LE MAROC RURAL À L'HEURE DES DÉFIS CLIMATIQUES
Le roman de Khaloua résonne avec une actualité brûlante : celle des régions isolées du Maroc face aux bouleversements contemporains. Depuis le séisme d'Al-Haouz en septembre 2023, qui a particulièrement frappé les zones reculées de l'Atlas, la question de l'accessibilité et de la résilience des territoires montagnards s'est imposée dans le débat public marocain.
La vallée fictive de Khaloua préfigure les enjeux auxquels font face aujourd'hui des centaines de douars isolés : routes impraticables coupant l'accès aux services de santé, écoles fermées faute d'enseignants, jeunes contraints à l'émigration vers les bidonvilles urbains. Le réchauffement climatique amplifie ces vulnérabilités : sécheresses récurrentes, tarissement des sources, dégradation des terres arables.
L'Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH), lancée par Mohammed VI, peine à transformer durablement ces territoires enclavés. Entre promesses gouvernementales et réalité du terrain, le fossé demeure béant, comme l'illustre avec prescience ce roman qui fait de l'isolement géographique une métaphore de l'exclusion sociale.
Cette chronique sociale, portée par une plume précise et documentée, offre un regard sans concession sur les fractures du Maroc contemporain, loin des cartes postales touristiques et des discours officiels sur la modernisation du royaume.





Commentaires